L’automate Arlequin et son histoire

Catalogue n°4 de Caroly p 109 (Collection Thibault Ternon)

« C’était un petit arlequin dont les fonctions consistaient à ouvrir la boîte dans laquelle il était enfermé, à sauter dehors pour exécuter quelques évolutions, et à rentrer lui-même dans sa prison lorsqu’on lui en donnait l’ordre. »

Robert Houdin, « Chapitre V », in Confidences et révélations, Blois, Lecesne, 1868, p. 70.

L’arlequin fut sans doute l’un des automates magiques les plus complexes qui soit. La citation ci-dessus est extraite des Confidences de Robert-Houdin, qui nous décrit l’arlequin alors qu’il le découvre pour la première fois, son compagnon de voyage (Torrini) lui ayant demandé de le réparer.

Assez rares sont les magiciens pouvant se vanter d’avoir présenté ce type d’automate dans leurs spectacles et pour cause: son prix de fabrication élevé en dissuadait plus d’un. C’est ainsi qu’on le retrouve dans les scènes les plus luxueuses, autour d’autres accessoires l’étant tout autant comme dans cette gravure représentant le matériel des prestidigitateurs De Linski et Deveaux, où trône en plein milieu le fameux automate.

Salon de De Linski et Deveaux (Source: Gallica)

 

L’arlequin chez Voisin

 

On connait plusieurs marchands de trucs qui ont fabriqué cet automate. La première illustration de cet article provient du catalogue n°4 de Caroly, mais citons également Opré, ou encore Voisin dont la gravure ci-contre nous laisse entrevoir l’automate que l’on pouvait espérer acheter dans son magasin de magie.

 

 

Enfin, mentionnons le célèbre Philippe, qui présentait l’Arlequin au milieu d’autres effets aussi extraordinaires les uns que les autres. La gravure ci-dessous nous donne une idée des expériences proposées… saurez-vous repérer l’Arlequin?

Les expériences de Philippe

Pour conclure cette courte histoire illustrée de l’arlequin, terminons en beauté avec cet automate remis au goût du jour par le génie de Pierre Mayer, qui a recréé l’automate en miniature. Bon visonnage!

Le chien Munito

Le chien Munito (Domaine public)

 

Ce chien à l’histoire incroyable rencontra un fort succès au XIXe siècle par ses nombreux talents. Son maître, le Signor Castelli d’Orino, lui avait appris différents tours de force. Connaissant les rudiments de l’arithmétique et comprenant plusieurs langues, il pouvait aussi apporter les cartes qu’on lui annonçait.

Chromo du chien munito (Collection Thibault Ternon)

À Paris, le chien Munito et son maître font leurs représentations dans un Cabinet d’illusions, situé Cours des Fontaines près du Palais-Royal puis voyage dans différentes villes. Dans un rare petit livret dédié à la vie de Munito, le chien est présenté comme ayant une taille semblable à « celle d’un caniche ordinaire […] ; il est blanc et n’a qu’une seule tache brune sur l’œil gauche; son mufle est court et frisé […] »1. Ce même livret nous apprend que Munito est né « de l’accouplement d’une chienne barbette avec un chien de chasse, à Limito »2.

 

Cette popularité lui a valu d’être représenté par de nombreuses gravures ou même encore des assiettes. Nous reproduisons ci-dessous le détail de l’une d’entre elle où Munito est en pleine partie de dominos contre son maître. Cette assiette existe au moins en trois versions différentes: l’une polychrome, et une autre avec un décor différent.

Détail de l’assiette de Munito (Collection Thibault Ternon)

 

Mais Munito n’était en réalité rien de plus qu’un chien doté d’une intelligence rare, mais pas assez pour connaître différentes langues ou savoir compter. Tout le numéro reposait sur un « truc », une simple astuce qui donnait l’illusion que le chien possédait réellement des capacités cognitives hors-normes.

Pour conclure, précisons que même après le retrait de la scène de Munito, de nombreux autres artistes ont tenté leurs chances en présentant avec leur chien les mêmes expériences que Munito avant eux. Citons entre autres Monetto.


1 « Chap Ier – Origine, Portrait et première éducation de Munito », in Notice historique sur la vie et les talens du savant chien Munito, Paris, s.d, p. 3.

2 Ibid.

La maison d’escamotage THIS

Le temps nous a malheureusement fait oublier bon nombre de lieux dédiés à l’art de la magie, et ce jeton est sans doute l’une des dernières traces de l’activité d’une ancienne boutique de magie parisienne.

Jeton maison THIS verso
Jeton de la maison THIS (verso) – Collection Thibault Ternon
Jeton de la maison THIS recto
Jeton de la maison THIS (recto) – Collection Thibault Ternon

 

Située « au coin du passage Vendôme », la boutique THIS était spécialisée dans « des jeux de jardins et de salons » ainsi que dans les appareils d’escamotage et de physique amusante comme nous l’indique le jeton en question.

Cette pièce nous est très précieuse pour pouvoir dater les années où la boutique était ouverte. L’aigle au dos du jeton nous permet aisément de dater sa fabrication au second Empire (1852-1870). Plus précisément, la mention de « sa majesté l’impératrice » nous permet de réduire d’une année cet intervalle, Napoléon III s’étant marié en 1853 à Eugénie de Montijo. Ainsi, ce jeton a nécessairement été fabriqué entre 1853 et 1870 ce qui nous renseigne sur la période d’activité de l’enseigne. Il existe par ailleurs un second jeton de la même boutique, qui nous apprend qu’au cours de son existence, le nom de ce marchand de truc se transforma en « This & Crozier ».

 

 

 

Le marquis d’Ambreuille

Charles Grossart dit le marquis d’Ambreuille - Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Charles Grossart dit le marquis d’Ambreuille – Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Charles Grossart dit Le Marquis d’Ambreuille est un escamoteur du XVIIe totalement inconnu et oublié de tous. Pourtant d’après les quelques documents qu’il nous reste sur lui, notre homme était très talentueux comme nous prouvent les multiples descriptions élogieuses à son égard : « Adroit de Corps des pieds agille, mais encor plus suptil des mains ». Ce texte est présent sur l’estampe couleur reproduite ci-dessus. L’auteur de cette estampe, un certain Nicolas Bonnart (~1637 – ~1717), en réalisera une seconde du même personnage intitulée L’entrée du Marquis d’Ambreuille au Palais de Pluton qui se trouve reproduite ci-dessous.

L’entrée du Marquis d’Ambreuille au Palais de Pluton
L’entrée du Marquis d’Ambreuille au Palais de Pluton – Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Représenté sur la partie inférieure, notre marquis de divinités, de personnages fictifs et du célèbre … maître Gonin – escamoteur du Pont-Neuf – situé dans la partie inférieure, à l’extrême droite ! Ce dernier semble être très attentif aux gestes et au numéro du marquis. Cela nous conforte dans l’idée que Charles Grossart n’était pas un « simple amuseur » mais bien surement un escamoteur avec un réel talent.

Léance - Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Léance – Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Aussi appelé « Le Chevalier d’Ambreuille », Charles Grossart semble être le frère d’une courtisane appelée Léance. Il était aussi le chef d’une bande de bohémiens. Il sera condamné à mort (brûlé vif) pour avoir visiblement blasphémé comme nous l’explique un rare document conservé de nos jours aux Archives Nationales de France sous la côte : AD III 3 144.

Cette exécution se déroulera le 19 juin 1686 à Paris, place de Grève (cette place se nomme depuis 1803 Place de l’Hôtel-de-ville – Esplanade de la Libération).

Charles Grossart - Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Charles Grossart – Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le fameux Romain

Le fameux Romain
Le fameux Romain – Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

 

Connu par une gravure

Connu sous le pseudonyme du « Fameux Romain », cet escamoteur fut le sujet – en 1770 – d’une superbe gravure réalisée par Prévost qui le représente en train de réaliser diverses expériences dessinées en miniatures autour d’une plus importante. Très certainement due à une commande de la part du physicien lui-même, cette gravure représente Le Fameux Romain en train de réaliser le tour des gobelets d’une manière peu courante. D’après l’estampe en question, ces derniers font « deux pieds de haut sur un et demi de diamètre »1. La muscade est alors également du même ordre de grandeur que l’on peut estimer à environ 20 cm de diamètre grâce à la gravure, ce qui correspond à la taille réelle du « boulet de 48 » utilisé (comprendre un boulet de 48 livres, qui avait pour diamètre 18.6 cm). En cela, nous pouvons en conclure que l’échelle semble être très bien respectée. En plus de se démarquer de par la taille inhabituelle des gobelets utilisés, il en tire profit en faisant « paraître et disparaître un enfant plus grand que les dits gobelets » et en escamotant une « bête à 4 pattes ». Les deux flambeaux placés sous la table où se déroulent tous ces mystères semblent être là pour empêcher les spectateurs de trouver l’explication de ces merveilleux tours.

Le détail complet des vingt miniatures présentées tout autour de la scène principale serait inutile ici, les titres parlant souvent d’eux-mêmes, mais il est intéressant de remarquer que de nombreux tours sont encore présentés tels quels comme – sur le premier registre – faire sortir du feu de sa main, l’ancêtre de la carte au plafond, le ruban raccommodé (à droite), etc; ce qui nous permet d’en savoir plus sur le programme complet des expériences que présentait le Fameux Romain.

On retrouve également cette gravure -légèrement modifiée- comme frontispice du recueil Le Jeu des gobelets rendu sensible écrit par Préjean en 1793.

Une personnalité presque démasquée

Si l’identité de l’escamoteur continue d’être un mystère jusqu’à présent, des éléments nouveaux nous permettent d’avancer des hypothèses (à prendre avec les précautions nécessaires!) sur sa véritable personnalité.

En effet, il est intéressant de noter que la Bibliothèque nationale de France possède dans ses réserves le catalogue d’une exposition qu’elle a elle-même organisée en 1966 sur Beaumarchais. Le plus étonnant est de retrouver dans ce dernier la mention de l’estampe que nous étudions avec pour description :

« […] On prétendit [que Beaumarchais] aurait gagné sa vie en faisant des tours de gobelets, c’est-à-dire d’escamoteur »2.

Si l’intérêt était seulement de trouver une gravure représentant un escamoteur, pourquoi la BnF aurait choisi cette gravure en particulier lors d’une exposition sur Beaumarchais? Cela est d’autant plus étonnant lorsque l’on remarque que tous les autres documents présentés dans le catalogue d’exposition sont liés de près ou de loin à Beaumarchais ou à sa famille.

Cependant, il peut s’agir là tout simplement du souhait de vouloir illustrer les exercices de Beaumarchais avec une gravure qui lui est contemporaine sans pour autant qu’elle ne le représente forcément!

Une deuxième référence à cette gravure est à noter en 1887, qui figure dans Le vieux Paris. Celui-ci nous indique – d’une manière un peu maladroite – ceci :

« Ledru-Comus avait pour voisin sur le boulevard le physicien Noël, bien inférieur à lui, et qui n’était guère fréquenté  que par les valets de ses spectateurs habituels. Le fameux Romain, comme l’appelait une estampe populaire, escamotait un enfant, un boulet de 48, une bête à quatre pattes.3 ».

S’il ne fait aucun doute que l’auteur fait bien référence à la gravure en question, la phrase est toutefois légèrement ambiguë, puisque l’on peut la comprendre de deux façons différentes : Soit « Le fameux Romain » désigne bien le sieur Noël, soit l’auteur a juste souhaité faire une petite énumération des physiciens de l’époque.

Quoi qu’il en soit, et même si ces éléments ne nous permettent pas encore de trancher de manière définitive sur l’identité du physicien représenté, ces nouveaux détails auront certainement permis à quelques personnes de (re)découvrir ce qui est sans doute l’une des plus belle et intéressante gravure de magie du XVIIIe siècle et des suivants!

 


1 Cela correspond à 61 cm de hauteur pour 30 cm de largeur.

2 Angrémy Annie et Barbin Madeleine, « 15. « Le Fameux Romain. Nouveaux tours et façons de jouer des goblets… » Gravure de Prévost, 1770 – B.N., Est., Coll. Hennin, 9366. », in Beaumarchais [exposition, Paris, Bibliothèque nationale, 28 octobre 1966-8 janvier 1967], Paris, Bibliothèque Nationale de France, 1966, p. 4.

3 Fournel Victor, « Escamoteurs et devins », in Le vieux Paris, Tours, Alfred Mame et fils, 1887, p. 261.

Jacques de Falaise: Le polyphage

« Jacques de Falaise, que tout Paris a été à même de voir, avalait des anguilles, des oiseaux, des souris vivantes; une pipe, des noix, une montre; et même introduisant dans son estomac, une lame de sabre de dix-huit pouces de longueur 1« 

Aux heures de gloire du théâtre Comte situé rue de Grenelle-Saint-Honoré à Paris (correspondant de nos jours à la partie sud de la rue Jean-Jacques Rousseau) un artiste au talent particulier se fit connaître.

Son nom: Jacques Simon alias Le polyphage (littéralement : celui qui mange tout). Il serait né en 1754 à Falaise (Calvados), ce qui expliquerait le fait qu’il se faisait également appeler Jacques de Falaise.

Jacques de Falaise portrait
Jacques de Falaise et ses animaux de compagnie..! Gravure extraite de Notice sur Jacques de Falaise Source: gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Comme nous l’indique une notice biographique publiée de son vivant (en 1820), Jacques Simon aurait d’abord travaillé comme ouvrier dans les carrières de la ville de Montmartre avant de découvrir à l’âge tardif de 60 ans2, son talent qui se traduit par la possibilité d’avaler tous les objets qui lui sont donnés. Il s’aperçoit de ce « don de la nature » par hasard, en cachant le médaillon d’une amie qui se mariait, et qui jouait ainsi à le retrouver. Pour que cette amie ne retrouve pas si aisément le précieux bijou, Jacques Simon choisit de l’avaler, sans ressentir après coup la moindre gêne due à cet acte2. Il retenta par la suite l’expérience avec d’innombrable objets dont la liste complète serait difficile à établir.

 

C’est ainsi qu’il se lança dans une carrière artistique et se présentait en train d’avaler une pipe, une épée de 50 centimètres avant de la ressortir, des clefs, des bagues, ou encore une rose couverte d’épines. Puis, comme pour faire évoluer son numéro, il se mit à avaler quantité d’animaux vivants à l’instar d’anguilles, d’écrevisses ou de souris. Il acquit rapidement une certaine notoriété et fut engagé par Louis Comte dans son théâtre comme nous l’évoquions, au moins par deux fois en 1816 et en 1820. Il côtoya également certains grands prestidigitateurs de l’époque comme ce fut le cas à Nantes en 1827 où il se présentait aux côtés de Jules de Rovère3.

Jacques de Falaise gravure le polyphage
Un aperçu des objets avalés par le Polyphage – Le Bon Genre n°95 – Collection Thibault Ternon

Mais ses performances aussi extraordinaires fussent-elles ne furent pas sans conséquences, et il dut passer deux séjours à l’hôpital. Les médecins l’incitèrent et réussirent à le convaincre de se reconvertir et à ainsi de stopper ses dangereuses activités artistiques. Il fut alors engagé à l’hôpital de Beaujon où il mettra fin à ses jours le 30 mars 1825, l’ayant retrouvé pendu dans l’un des couloirs.

Le docteur J. P. Beaudé procéda à l’autopsie du corps de l’ancien artiste pour étudier le phénomène qu’était Jacques de Falaise et en fit un Mémoire sur un cas de Polyphagie, suivi de considérations médico-légales sur la mort par suspension. Un court résumé de cet examen médical figure dans le tome 3 de la Revue médicale française et étrangère4. Une courte notice biographique de quelques pages, dans laquelle son portrait est reproduit, parut sous le titre de Notice sur Jacques de Falaise, ses habitudes, sa nourriture et les moyens qu’il emploie pour conserver sa santé5

 


Chaponnier, « Chapitre VIII: De la digestion », in La physiologie des gens du monde, pour servir de complément à l’éducation, Paris, F. Didot frères, 1829, p. 144.

2 in Notice sur Jacques de Falaise, ses habitudes, sa nourriture et les moyens qu’il emploie pour conserver sa santé, Paris, Impr. de Ballard, 1820, p. 1.

« Spectacle de M. Jules Rovère », L’Ami de la Charte, 19 mars 1827, vol. 9, no 1397, p. 4.

4 « V° Notices bibliographiques », in Revue médicale française et étrangère et journal de clinique de l’Hôtel-Dieu et de la charité de Paris, Paris, Gabon et compagnie, 1826, vol.3.

5 Notice sur Jacques de Falaise, ses habitudes, sa nourriture et les moyens qu’il emploie pour conserver sa santé, Paris, Impr. de Ballard, 1820, 20 p.